Finances publiques : Yaya Amadou Dia conteste les conclusions du rapport de la Cour des comptes.
DAKAR — Le rapport de la Cour des comptes sur la situation des finances publiques du Sénégal pour la période 2019-2024 continue de susciter le débat. Dans un nouvel ouvrage intitulé L’Audit et l’État, le magistrat Yaya Amadou Dia propose une contre-expertise méthodologique, juridique et financière de plusieurs conclusions de la juridiction financière, notamment sur la notion de « dette cachée ».
Publié aux éditions ELMA, l’ouvrage revient sur le rapport de la Cour des comptes rendu public en février 2025, qui avait notamment évalué le déficit budgétaire à 12,3 % du PIB, contre 4,9 % précédemment annoncé, et fait état de plusieurs milliers de milliards de francs CFA d’engagements considérés comme non retracés ou insuffisamment documentés.
« La dette cachée n’existe pas » : la thèse défendue par l’auteur
Le principal point de désaccord porte sur l’interprétation du montant d’environ 4 700 milliards de francs CFA présenté dans le débat public comme une « dette cachée ».
Dans son ouvrage, Yaya Amadou Dia estime qu’une partie importante de cette somme ne devrait pas être assimilée automatiquement à une dette directe de l’État central. Il distingue notamment les engagements conditionnels, les garanties souveraines et certains instruments financiers.
Selon son analyse, près de 3 000 milliards de francs CFA relèveraient de catégories d’engagements qui auraient été agrégées au stock de dette sans distinction suffisamment précise.
Le magistrat s’interroge ainsi sur la méthode ayant conduit à présenter ces différents éléments comme constituant une même masse de dette publique.
Le cas des certificats nominatifs d’obligations
L’auteur consacre également une partie de sa démonstration au traitement des Certificats nominatifs d’obligations (CNO), évalués à 546,7 milliards de francs CFA.
Il estime que leur intégration dans le stock de dette doit tenir compte de la nature des créances qu’ils venaient remplacer. Il évoque notamment un risque de double comptabilisation susceptible, selon lui, de fausser l’appréciation de la situation financière de l’État.
Yaya Amadou Dia remet également en question l’interprétation de certaines différences observées entre les données produites par les différentes structures chargées du suivi des finances publiques.
Des écarts comptables plutôt qu’une dissimulation ?
Pour le magistrat, certaines divergences relevées dans les documents financiers pourraient s’expliquer par des facteurs techniques et administratifs : délais d’enregistrement, latence des opérations comptables ou absence d’interconnexion instantanée entre les systèmes informatiques.
Il estime également que la disponibilité des documents sources pour les auditeurs constitue un élément à prendre en considération dans l’appréciation de l’hypothèse d’une dissimulation systématique.
Cette lecture constitue l’un des principaux points de rupture avec l’interprétation qui avait largement dominé le débat public après la publication du rapport de la Cour des comptes.
Covid-19, guerre en Ukraine : le contexte au cœur de la controverse
Au-delà des mécanismes comptables, l’auteur critique également ce qu’il considère comme une prise en compte insuffisante du contexte exceptionnel de la période 2019-2024.
La pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine et la crise énergétique ont, selon lui, profondément modifié les conditions dans lesquelles les pouvoirs publics ont dû gérer les finances nationales.
Yaya Amadou Dia défend ainsi l’idée qu’un contrôle des finances publiques doit tenir compte des circonstances exceptionnelles dans lesquelles certaines décisions ont été prises, sans pour autant renoncer aux exigences de transparence et de reddition des comptes.
Une contre-expertise qui relance le débat
L’ouvrage ne prétend pas, selon son auteur, nier l’existence de difficultés dans la gestion des finances publiques. Il propose plutôt une autre lecture des conclusions du rapport et appelle à une évolution des méthodes d’audit de l’État.
Le magistrat préconise notamment un renforcement de l’expertise technique des organes de contrôle, une meilleure contextualisation des audits et des mécanismes permettant un suivi plus régulier des opérations financières publiques.
Avec L’Audit et l’État, Yaya Amadou Dia entend donc replacer le débat sur les finances publiques sénégalaises sur le terrain méthodologique, juridique et comptable.
Une démarche qui ouvre une nouvelle controverse autour de l’interprétation du rapport de la Cour des comptes et pose une question centrale : comment mesurer avec précision la dette et le déficit de l’État tout en distinguant les différentes catégories d’engagements financiers publics ?
Pape Kadialy BADJI
