KIIRAAY : élargissement politique ou nouvelle bataille de positionnement ? À Kolda, les ambitions commencent déjà à se croiser.
Analyse – Koldaweb | Par Pape Kadialy Badji
Le lancement de KIIRAAY – Les Patriotes républicains, formation politique dont Bassirou Diomaye Faye est le président d’honneur, ouvre une nouvelle séquence dans la recomposition politique sénégalaise. Lancé officiellement le 25 juillet 2026, le parti est présenté comme une structure destinée à rassembler la majorité présidentielle. Lors de son lancement, il a été annoncé que 437 partis et mouvements avaient décidé de fusionner avec la coalition présidentielle pour constituer KIIRAAY.
Mais derrière cette volonté d’élargissement se pose une question politique majeure : jusqu’où faut-il ouvrir les portes sans perdre l’identité politique qui a porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir ?
Car à mesure que des responsables issus d’horizons politiques différents rejoignent ou se rapprochent de la nouvelle formation, une comparaison commence à émerger dans le débat public : KIIRAAY peut-il devenir un grand rassemblement présidentiel ou risque-t-il, à terme, de reproduire certaines logiques des anciennes formations de pouvoir ?
Le président de la République, lui, a affiché une ligne claire lors du lancement. Il a présenté KIIRAAY comme une « maison ouverte à tous », tout en insistant sur l’éthique, la transparence et l’idée que les responsabilités doivent être considérées comme des devoirs et non comme des récompenses.
C’est précisément là que se situe l’un des principaux enjeux.
Le retour de ceux qui étaient hier dans l’opposition
L’arrivée de responsables politiques ayant, hier encore, critiqué sévèrement le pouvoir actuel peut constituer une force électorale et territoriale. Elle peut également permettre au président de disposer de relais dans des collectivités où son camp manque encore d’implantation.
Mais cette ouverture peut aussi poser une question de cohérence politique.
Que pensent les militants de la première heure de l’arrivée de ceux qui étaient hier leurs adversaires ?
La question est d’autant plus sensible que la politique sénégalaise reste fortement marquée par la mémoire des combats électoraux. Dans l’opinion, une partie de la population peut considérer avec circonspection les ralliements opérés après l’arrivée au pouvoir.
La fameuse « masse silencieuse », celle qui ne manifeste pas nécessairement dans les meetings mais qui tranche dans l’isoloir, observe. Elle peut également sanctionner ce qu’elle perçoit comme des retournements de position ou des alliances dictées davantage par les circonstances que par les convictions.
C’est donc moins le nombre de ralliements que leur crédibilité auprès des électeurs qui pourrait compter.
À Kolda, le véritable test sera territorial
C’est probablement à l’échelle locale que les difficultés de KIIRAAY pourraient apparaître avec le plus de netteté.
À Kolda, plusieurs personnalités se retrouvent désormais dans le même espace politique, avec des trajectoires, des réseaux et des ambitions qui ne sont pas nécessairement identiques.
Parmi les figures qui concentrent l’attention figurent notamment Mamadou Lamine Dianté, ministre de la Fonction publique et de la Réforme du service public, et Abdourahmane Baldé dit Doura, qui a retrouvé en juillet 2026 la direction générale de la LONASE. L’APS présente Dianté comme une figure issue du mouvement syndical enseignant, tandis que Doura dispose depuis plusieurs années d’un ancrage politique local autour du mouvement Kolda Debout.
Doura n’est d’ailleurs pas un nouveau venu dans le paysage politique koldois. Son mouvement Kolda Debout avait déjà développé une présence locale avant même son retour à la tête de la LONASE. Des médias avaient notamment rapporté ses actions sociales et ses mobilisations dans plusieurs quartiers de la ville.
De son côté, Mamadou Lamine Dianté a récemment multiplié les déplacements dans la région. Lors d’une tournée à Vélingara, il a notamment cité plusieurs responsables issus du Fouladou nommés à des postes de responsabilité, parmi lesquels Abdourahmane Baldé, Ibrahima Barry, Souleymane Diallo et Amadou Diallo.
Ces séquences alimentent naturellement les interrogations sur les futurs rapports de force au sein de KIIRAAY à Kolda.
Dianté, Doura : deux profils, deux formes d’ancrage
La question n’est pas seulement de savoir qui dispose de la fonction administrative ou gouvernementale la plus importante.
Elle est aussi de savoir qui peut réellement transformer cette position en capital politique local.
Mamadou Lamine Dianté bénéficie aujourd’hui d’une position institutionnelle importante et d’un parcours syndical connu au niveau national. Il devra cependant transformer cette visibilité nationale en véritable implantation politique locale à travers son mouvement.
Abdourahmane Baldé, lui, dispose d’une expérience politique locale construite notamment autour de Kolda Debout. Plusieurs sources avaient déjà documenté ses activités de proximité dans la commune.
Il ne s’agit donc pas simplement d’un affrontement entre deux personnalités. Deux modèles d’implantation politique peuvent être amenés à se confronter : l’influence institutionnelle d’un côté, l’ancrage local de l’autre.
Et au milieu de cette équation demeure une troisième inconnue : Mamadou Diao, dit Mamboye Diao, maire de Kolda.
Selon des informations circulant dans les milieux politiques locaux, sa position à l’égard de KIIRAAY serait encore observée avec attention. Cette information demande toutefois à être confirmée officiellement. Sa présence éventuelle dans le dispositif pourrait modifier sensiblement les équilibres internes.
Une concentration de responsables, mais quelle cohérence ?
La récente recomposition administrative renforce également les interrogations.
Le Conseil des ministres du 10 septembre 2026 a notamment nommé Ibrahima Barry à la tête de la SICAP et Souleymane Diallo à la direction générale de la SODAGRI.
À Kolda, ces nominations ont été saluées par le comité ad hoc de KIIRAAY, qui les a présentées comme une reconnaissance des compétences issues du terroir.
Mais, politiquement, la multiplication des responsables de premier plan issus d’un même territoire peut aussi produire un autre effet : la compétition pour le leadership local.
Car une majorité présidentielle ne devient pas automatiquement une majorité électorale locale.
La véritable question sera de savoir si ces responsables peuvent travailler ensemble lorsque viendra le moment de choisir les candidats, de répartir les responsabilités ou de conquérir les collectivités.
Le spectre des élections territoriales
C’est ici que KIIRAAY pourrait connaître son premier grand test.
Les prochaines joutes territoriales pourraient mettre à l’épreuve la capacité de cette nouvelle formation à faire cohabiter des personnalités qui possèdent chacune leur propre réseau.
À Kolda, la question pourrait devenir particulièrement sensible autour de la commune chef-lieu.
Qui porterait les couleurs de la mouvance présidentielle si plusieurs prétendants se retrouvaient face à face ?
Le maire sortant pourrait faire valoir son bilan et son expérience municipale. Doura pourrait mettre en avant son implantation à travers Kolda Debout et ses actions sociales. Dianté pourrait compter sur sa position au sein de l’appareil d’État et sur la structuration progressive de son mouvement.
Et si Mamboye Diao rejoignait effectivement le dispositif, l’équation deviendrait encore plus complexe.
À ce stade, aucun de ces scénarios ne permet de préjuger du candidat qui émergera. Tout dépendra des arbitrages internes, des alliances locales et surtout de la capacité de chaque prétendant à démontrer son poids électoral réel.
Le risque des égos
C’est probablement le principal défi.
KIIRAAY peut gagner en largeur ce qu’il risque de perdre en homogénéité.
Lorsque plusieurs responsables disposant chacun de leur propre réseau se retrouvent dans une même formation, la compétition ne porte plus seulement sur les idées. Elle peut rapidement porter sur les postes, les investitures, les responsabilités et le contrôle des structures locales.
Le cas de Kolda est révélateur de cette équation.
Les informations faisant état de proximités différentes entre certains responsables issus de l’ancien camp présidentiel avec tel ou tel responsable de la nouvelle majorité restent, pour l’instant, à prendre comme des éléments de débat politique local et non comme des faits établis.
Mais elles montrent une chose : la recomposition est déjà en train de produire des lignes de fracture potentielles.
KIIRAAY, un pari politique à double tranchant
Pour Bassirou Diomaye Faye, l’ouverture peut représenter une opportunité : élargir sa base, récupérer des élus, bénéficier de réseaux territoriaux et installer durablement sa propre formation politique.
Mais cette stratégie comporte aussi un risque : celui de voir arriver dans le même espace politique des personnalités aux ambitions concurrentes et aux cultures politiques différentes.
Le président avait pourtant fixé lui-même la règle au lancement de KIIRAAY : « les responsabilités y seront des devoirs et non des récompenses », avait-il déclaré.
Toute la question sera désormais de savoir si cette règle pourra résister aux réalités du terrain.
À Kolda, la bataille ne sera peut-être donc pas seulement celle du nombre de militants ou de responsables ralliés. Elle sera celle de la légitimité populaire, de la cohérence politique et de la capacité à faire travailler ensemble des ambitions parfois concurrentes.
Car au bout du compte, ce ne sont ni les nominations, ni les titres, ni les meetings qui décident seuls du poids d’un homme politique.
C’est l’électeur.
Et la masse silencieuse, elle, regarde déjà.
Analyse Koldaweb — Pape Kadialy BADJI
